Francis-Olivier Brunet

Bestiaire ou le geste figuré

Peindre des animaux aujourd’hui, c’est se situer d’emblée en dehors des modes. Si la peinture a retrouvé une véritable actualité – qu’elle n’a jamais perdue auprès des artistes, mais qui a longtemps été tue par les institutions – on ne saurait en dire autant du thème.
La peinture animalière a derrière elle une longue histoire, vieille de quatre siècles. Pourtant ce n’est pas non plus dans cette tradition que s’inscrit la démarche de Francis-Olivier Brunet. Car dans ce genre, relié tantôt au paysage, tantôt à la scène de genre, tantôt à la nature morte, le pittoresque domine. Or rien n’est plus éloigné du propos de Francis-Olivier Brunet que l’anecdote. Il ne raconte ni ne conte ; pas plus qu’il ne décrit.
Alors que font les animaux dans sa peinture ? Ils passent et font passer, de la forme à l’informe, étonnés d’être là autant que nous le sommes de les y rencontrer.
Ces présences fugaces traversent son travail depuis longtemps déjà, mais ce qui n’était qu’accidentel s’est mué en substantiel. Des oiseaux d’abord sont apparus, au hasard des taches de couleur. Puis l’artiste a déménagé à la montagne et les animaux ont glissé de son environnement quotidien à sa peinture. Il raconte que le tintement des cloches encombrait tant son atelier que pour conjurer le son, il s’est mis à peindre des vaches. Cela lui a permis de domestiquer le bruit. Comme les animaux lui permettent d’apprivoiser le geste. Car c’est là que réside l’essentiel et non dans le reconnaissance d’une quelconque espèce animale. Vous pouvez toujours chercher des détails naturalistes, vous n’en trouverez pas. Francis-Olivier Brunet n’ a que faire de la zoologie. Les animaux succèdent à la forme humaine comme principe constructif de l’œuvre pour en organiser l’élan. L’artiste part de photos, de dessins qui lui tombent sous la main. Il trace ces images sur son support, non pour leur ressemblance mais pour servir de trame à l’improvisation. Il se sent alors en mesure de laisser libre cours à son intuition picturale, brossant rapidement dans une immédiateté toute gestuelle, puis reprenant, ajoutant, soustrayant, modifiant avec patience. Cette germination par strates successives crée des liens entre les œuvres, qui se nourrissent les unes les autres. Elle crée également une temporalité très particulière, faite de fluctuations entre ce qui précède et ce qui suit, émergence et effacement.
Il s’agit donc moins d’un travail figuratif que figuré, dans le sens sémantique du transfert d’une image concrète à des relations abstraites.
Ici, c’est la vision dans ses deux acceptions qui est convoquée : perception du monde extérieur par les organes de la vue ; et apparition, la révélation n’étant évidemment pas d’ordre surnaturel, mais purement pictural. Observez ces animaux, sans ombres, sans poids, aux contours incertains. Regardez autour d’eux ces espaces frémissants d’empreintes passées, présentes et à venir.
Bruyants les animaux ? Aucun vacarme, juste des murmures. Couleurs sourdes dit-on d’ailleurs pour qualifier les gammes ici employées, rehaussées çà et là d’accents éclatants.
Alors pourquoi demanderez-vous ne pas rompre le lien avec le réel ? Parce que ces corps sont autant de propositions de vie qui, de part et d’autre du visible, nous renvoient à nous-mêmes à la manière des fables. / Diane Daval Béran

Le corps suggéré

Chez Francis-Olivier Brunet pas de narration intempestive, pas de démonstration superflue, juste une expression de l’essentiel, celle qui nous dévoile la grâce dont nous avons besoin pour explorer la part de l’ombre et du non-dit. L’œuvre de Francis-Olivier Brunet puise sa force dans la suggestion, nous trouvons la nôtre dans le regard qu’il nous propose de faire voyager dans l’infiniment grand de notre imaginaire. /Christian Guex (mai 2009)

Visages mystérieux

Artiste peintre contemporain établi en Haute-Savoie, Francis-Olivier Brunet, créateur de performances et illustrateur de livres, dont l’œuvre peinte a été maintes fois exposée et se retrouve souvent présente dans de prestigieuses collections, nous propose quelques portraits à retenir le souffle.
Ces visages semblent surgir de lointaines contrées. Ils s’arrachent des ténèbres. Et avancent à notre rencontre, épris de dialogues, décidés à briser ces lourds silences qui s’interposent alors que les mots essentiels peinent à se former, à trouver formule. A chaque fois, une touche colorée donne l’espoir qu’une conversation pourrait enfin se nouer pour de vrai. Alors que les figures peinent à sortir de leurs solitudes noires, en des formes non encore abouties, une bouche lichen, un œil s’absente déjà dans la fuite de son regard. L’embrouille d’une déformation s’ouvre sur l’apparition d’une signification improbable selon le sens accordé par notre désir. L’envol du papillon se remémore chrysalide ; une tête poussière s’appète à retourner à ses cendres. Mouvement inouï de ces portraits dont l’apparence révèle des déambulations introspectives, où les émotions, maintenant tangibles, sont devenues intelligibles tant le peintre a su les porter à l’acmé de leur présence picturale. Approche difficile, mais ô combien salutaire. /Jacques Boesch

La diagonale du corps

Depuis plusieurs années, une des préoccupations plastiques de Francis-Olivier Brunet  est d’explore le thème du corps qu’il décline sur toile ou papier, par l’image fixe ou animée.

Plongés dans une atmosphère de nocturne, faces, figures et couples composent d’infinies variations corporelles et posturales, cadrés en gros plan ou en cadre moyen. La technique utilisée : l’acrylique et la gouache avec des inclusions de friches d’atelier (divers petits matériaux récupérés) crée des espaces modulés de légers reliefs que la lumière vient affleurer. Les blancs et noirs acquièrent alors une volumétrie contrastée jouant avec les plis, les creux et les vides, le clair et l’obscur. Les représentations de Francis-Olivier Brunet évoquent le processus de la chambre noire qui, entre capture photographique et fixation graphique, réalise l’empreinte d’un vécu, figeant l’image dans un présent éternel. Les scènes intimes attirent le regard et « Une sorte de lien ombilical relie le corps de la chose photographiée à mon regard : la lumière, quoique impalpable, est bien ici un milieu charnel, une peau que je partage avec celui ou celle qui a été photographié ». Cette remarque empruntée à Roland Barthes n’est ici pas innocente car en dessous de la peinture de Francis-Olivier Brunet se tapit effectivement, parfois, une image primitive (reproduction d’une photographie, d’un tableau ou l’illustration d’un magazine) que l’artiste redessine, repeint, avec ses pigments et matière, pour donner naissance à une nouvelle figure. Il s’agit là d’une particularité vertigineuse qui met en abyme la filiation des images, des corps, et que la « vérité du Noir-et-Blanc (…) un postiche sans fards » sublime particulièrement, comme le souligne encore l’auteur de la Chambre claire. Le double jeu de la peinture et de la photographie permet à l’œil de se construire une vision qui conjugue des fragments épars d’expériences passées et présentes. C’est pourquoi les corps de Francis-Olivier Brunet s’apparentent à des paysages, autre genre cher à l’artiste. Nous nous trouvons en effet face à une authentique géographie constituée de strates visibles et invisibles, accumulées les unes par-dessus les autres au fil du temps. Les paysages corporels de l’artiste où se superposent silhouettes, têtes et membres, enveloppés d’une ombre suggestive, sont autant d’espaces à explorer, des champs peuplés de signes à déchiffrer qui engendrent un travail de la pensée et de l’imaginaire. /Françoise-Hélène Brou (mai 2009)

Des visages…

Des visages difformes, des têtes d'animaux jaillies d'un improbable magma, d'étranges bestioles à mi-chemin de la figure antique et du spectre moderne... Il y a tout cela dans l'univers du peintre Francis-Olivier Brunet. L'ex-étudiant aux Beaux-Arts de Grenoble, Valence et Genève qui vit et travaille aujourd'hui en Haute-Savoie, est, à 50 ans, l'un des artistes en vue du moment, si tant est que cette expression ait un sens ou qu'elle n'apparaisse pas réductrice. On aime l'intensité de ses noirs et sa manière d'incruster des éclats à vif dans ses tableaux. On aime l'arche rescapée de ses coulées éruptives peuplée de chats, de poules, de loups, de cochons, voire de "singes-pensées",  qui nous ramène tout à la fois à l'imagerie naïve de l'enfance et à la cruauté légendaire des allégories. On aime sa façon de nous tirer des ténèbres pour mieux nous y replonger, comme au coeur même de l'Origine. / Didier Pobel

Le Vivant Ardent et Divers

…Dans l’univers de l’artiste, il y a d’un côté le spectacle poétique du monde, ses paysages et de l’autre l’animal et l’homme, simples silhouettes qui tentent d’émerger des fonds denses quasi monochromes de ses toiles. Les individus, comme les animaux de son vaste bestiaire sont finalement des personnages de grande solitude qui questionnent et se questionnent sur le sens de la vie. Pas de pathos, mais l’expression de tous les doutes, de toutes les incertitudes. Pas d’exotisme, ni d’illusion non plus, une simple tentative de lever légèrement le voile sur ce qui relève de la cause première, de l’origine. Une peinture métaphysique qui ignore les acquis de la science, interroge l’espace et le temps, dans une quête dont l’objet est de révéler les possibles.

Car ici pas d’anecdote. Voulez-vous quelque chose de littéraire, de bonhomme ? Rien de récité non plus. Il s’agit plutôt d’une poésie qui va jusqu’au cœur des choses et qui nous assure que l’esprit est ce qu’il y a de plus fin en l’homme, de plus solide aussi. Les ronchonneurs diront « celui-là fait une peinture accessible ». Mais justement. Et elle est rude, seule, confidentielle et véritable. Et voilà pour eux !

Cet art ne recherche pas la nouveauté mais l’exception, excessif dans sa part d’admiration profonde pour les choses qui font l’unanimité : le vivant, ardent et raffiné dans sa diversité. Des portraits voluptueux, des nus à la sensibilité extrême. Une peinture intérieure, hors de l’époque et qui ne peut faire école car elle est fantaisie et lucidité, lyrisme et effort de rendre la nature, conquête de liberté et composition exigeante.

Pas d’art décoratif ici. Mais des éléments, un bestiaire aussi, qui font songer que le succès ne vient pas nécessairement de la débauche des couleurs et de  la taille de la toile. Le regard pénètre, sans indifférence, au-delà du pittoresque et en deçà des doctrines. Brunet aurait-il atteint le seuil de la sagesse en peinture ? Certainement avec talent et modestie. / Catherine Plassard – Pierre Givaudan (juillet 2008)

Fragments lumineux

Comme surgi de l ‘obscurité le corps mis à nu s’offre sans retenue.
Sur le fond noir, un visage. (…)
Ce peut aussi être un corps. Ou des fragments de corps, un bras, un torse, une cuisse. Toujours sur un fond obscur, noir comme la suie, qui tranche avec l’éclat  quelque peu surnaturel au cœur duquel se révèle une présence. Comme une apparition. Comme si l’artiste avait un bref instant embrasé la scène -le craquement d’une allumette, l’éclair d’un flash- avant de laisser la pénombre la recouvrir. La nuit finit par avoir raison de tout, semble-t-il suggérer, mais il nous montre à quel point l’éclair d’un regard peut la vaincre parfois, même pour un temps très court. Voici donc la condition humaine perçue par Francis-Olivier Brunet, voici notre destin pris dans les rets du faisceau lumineux.
« Dans ses peintures, les corps se révèlent comme des pulsions lointaines venues des commencements. Ces corps sont signifiés par une sûreté gestuelle, des couleurs réduites presque monochromes et des matières qui se superposent » écrit Véronique Philippe-Gache.
« Son univers est peuplé de créatures semblant venues d’une région mal définie qui serait limbes ou ténèbres, silhouettes à la fois précaires et fragiles, lourdes de tout le poids de leur humanité passée, envoyées par le peintre à notre rencontre, avançant péniblement, sujets en puissance ou en impuissance, aux membres dystrophiques ou frappés d’agénésie, aux gestes tremblés, amorcés… »
Et force est de reconnaître que cette œuvre creuse au fond de l’image même du corps pour y dénicher l’âme originelle, ses pulsions secrètes, ses angoisses irraisonnées, son insondable solitude. Le propos est en effet essentiellement monochrome, parfois surligné de taches de couleurs. Monochrome parce que décidé à saisir au plus près la vérité de l’enjeu qui se révèle à nous, à fleur de toile : la vie oscille entre ombre et clarté et ne peut s’affranchir ni de l’une ni de l’autre. / Ludovic Duhamel (Miroir de l’Art n°17 )